La parole, clé pour « faire société » : comment réapprendre à nous parler aujourd’hui ?
Mamadou Camara présente, au nom du Cercle Odéon ses meilleurs vœux aux convives présents de ce dîner d’hiver du 19 janvier 2023. Il remercie particulièrement Bertrand Périer d’honorer la soirée de sa présence.
Il en présente la thématique : « La parole, clé pour faire société́ » : comment réapprendre à nous parler aujourd’hui ? ». M. Camara pense qu’être capable de débattre est essentiel. Il déplore qu’en France nous ne sachions plus nous parler ni nous comprendre. Cette problématique sera l’objet du dîner.
Après le récit biographique de Bertrand Périer, élaboré par Marie Lesure-Vandamme, le Président Camara interroge Bertrand Périer sur son humeur du jour.
Évoquant son passé, il salue François de la Saussay, présent dans l’auditoire. Maître de conférences et ancien adjoint au directeur de Science-po Paris, il a veillé sur des générations d’étudiants.
De son parcours, il a tiré une chose essentielle : la transmission. Au fond, elle est sans doute le cœur de sa vie. Il rappelle que sa génération ne bénéficiait d’aucune éducation à la parole. Elle n’était pas enseignée. Ainsi, il n’a commencé à suivre ses premiers cours qu’à l’école d’avocat où ils étaient dispensés par des comédiens. À la tête de cette troupe, Franck Dubosc a formé toute une génération de jeunes avocats.
Il considère que l’éducation à la prise de parole reste défaillante. Lui-même a appris et s’est perfectionné par la pratique, notamment en passant des concours d’éloquence. Si les sujets tirés peuvent paraître futiles, l’idée est de travailler, grâce à ceux-ci, la confiance en soi et donc l’image de soi. Cela contribue à préparer l’audience ; timide, il a saisi cette occasion comme l’opportunité (et le défi) de fendre l’armure. Le Barreau de Paris a d’ailleurs fait, au fil des années, le choix fort de confier la défense des plus démunis accusés des crimes les plus graves aux douze jeunes avocats lauréats de ce concours.
Il considère que l’enseignement réalisé depuis une dizaine d’années en Seine-Saint-Denis a objectivement changé sa vie. Il s’agit de sa modeste contribution à l’ascenseur social. À l’instar de Stéphane de Freitas, il constate que la fracture n’est pas sociale, mais langagière. Elle réside donc dans la difficulté à trouver une langue commune. Des études ont démontré que nos premiers mots permettent à notre interlocuteur de nous classer dans une catégorie socioprofessionnelle. Cela est cruel. Néanmoins, il ajoute qu’il est gratifiant de réussir à casser ce déterminisme par son activité. Essayant de transmettre, il voit des graines fleurir. La reconnaissance est sa rémunération.
Mamadou Camara indique que la parole est importante, particulièrement dans les sociétés modernes. Au Cercle Odéon, l’aspect sociétal est d’ailleurs primordial. Il demande à Bertrand Périer s’il se considère comme un lanceur d’alerte et pourquoi nous n’arrivons plus à dialoguer dans nos sociétés. Citant les débats houleux se déroulant parfois au sein des assemblées parlementaires, il s’interroge. Est-ce le résultat d’une incompréhension ou n’arrivons-nous plus à parler le même langage ?
Pour Bertrand Périer, l’irruption de la société du spectacle dans le débat public rend le dialogue de plus en plus difficile ; il n’y a rien de moins spectaculaire que le débat. En effet, la confrontation d’idées repose sur le présupposé que nous pouvons changer d’avis. Les idées ne sont pas figées. Nietzsche considérait d’ailleurs que « les convictions sont des prisons ». Il faut donc confronter son opinion à l’Autre ; celui-ci étant considéré comme légitime. Toutefois, cet échange n’est pas spectaculaire. Nos sociétés plébiscitent l’immédiateté au détriment de la réflexion. Le débat repose sur trois conditions qui ne sont, aujourd’hui, pas facilement mobilisables : le temps, l’expertise et de la bonne foi.

Dans le livre est également examinée la question des topos du débat. Normalement, celui-ci doit se dérouler dans le lieu iconique de la décision : le Parlement. Or, il le considère aujourd’hui perverti par le spectacle s’y déroule, notamment par l’irruption des caméras. De surcroît, il ne constitue plus vraiment le lieu de la décision. Une décorrélation s’est opérée.
Il constate également la naissance de nombreuses conventions citoyennes sur divers thèmes. Cependant, il considère qu’elles véhiculent l’idée qu’il existerait une légitimité citoyenne concurrente à celle issue de l’élection. Réservé sur ce point, M. Périer considère que le tirage au sort n’est pas un bon système. Il ne croit pas à l’existence d’une démocratie participative totale s’appuyant sur celui-ci.
Le président Camara remarque que notre monde est de plus en plus soumis aux émotions et que cela peut s’avérer dommageable. Si les opinions personnelles inondent la sphère publique, n’est-ce pas là un danger et une insécurité́ permanente pour la construction de tout projet sociétal ? Vivra-t-on dans un monde totalement lunatique ?
Bertrand Périer considère que cette question renvoie à l’émotion et à la question de l’hystérisation des réseaux sociaux. Sur ce point, les études démontrent que les messages les plus viraux — donc le plus à même d’assurer la popularité numérique de leur propriétaire — reposent sur l’émoticône symbolisant la colère et non sur celle du sourire. Il ajoute qu’être nuancé demande aujourd’hui du courage.
M. Camara évoque à ce sujet la « tyrannie du temps ». Temps qui fait partie des trois valeurs fondatrices du Cercle. Long, il doit permettre à ses membres de tisser un lien solide dans la durée. Il passe ensuite la parole à Viktor Anastasovski, avocat au Barreau de Paris, afin d’approfondir ce parallèle.
Celui-ci affirme que les réseaux sociaux ont profondément bouleversé nos modes de communication, rendant la parole solitaire face à la caméra. La contradiction immédiate et la spontanéité ne peuvent plus intervenir. Tout est anticipé, minuté et mis en scène. En somme, cette société préfère le commentaire à l’argumentaire. Sans échange direct entre les citoyens, peut-elle encore exister ?
À ce sujet, Bertrand Périer évoque une « société de la dénonciation ». En cas de désaccord, nous dénonçons l’idée et l’interlocuteur afin de le mettre au pilori. Il existe un certain nombre de mots dont nous affublons l’adversaire afin de mettre un terme à l’échange. Antérieurement, le débat public était considéré comme un lieu clos dont l’accès supposait une expertise ou un titre. D’une certaine manière, cela était injuste, car un certain nombre ne pouvait y accéder. Cette volonté de débattre se retrouvait chez les gilets jaunes. L’occupation des ronds-points était hautement symbolique, car, elle démontrait une volonté de lutter contre la préemption de la parole par les experts.
Néanmoins, si certaines barrières sont tombées, d’autres sont concomitamment apparues. Sur les réseaux sociaux, nous ne sommes pas tous égaux. Au critère de l’expertise, s’est substitué celui de la popularité comme l’illustre l’émergence du métier d’influenceur. Plus profondément, il souligne que l’architecture de ceux-ci n’a jamais été conçue pour être un lieu le débat. Ils le sont devenus par la force des choses.
Un intervenant remarque que nous avons un rapport particulier à la parole, mais également aux mots. Or, un appauvrissement généralisé du vocabulaire est aujourd’hui constaté.
Tout est prétexte à simplification et les nuances se perdent. Comment faire pour revaloriser la richesse de la langue française ?
Bertrand Périer partage ce constat, mais refuse de faire des concessions, particulièrement concernant la richesse du langage. Un élève s’élève !

Ici, il évoque une anecdote qu’a vécu, Marc Bonnant, son « maître dans la parole ». Enfant, celui-ci envoyait à sa mère des cartes postales d’enfants. Elle les lui renvoyait corrigées. Il a donc assimilé son amour de la langue à un substitut d’amour maternel. M. Périer croit que ce rapport charnel au langage naît seulement de trois choses.
La première est la lecture qui permet de nourrir nos imaginaires, de vivre mille vies et ainsi de dépasser les limites de notre propre existence. Ainsi, elle permet de faire sa pensée et sa vie dans celles des autres.
La deuxième est l’écoute des autres : elle doit être source d’inspiration. La parole est une musique intérieure. Indépendamment du message véhiculé, vous dîtes aussi une personnalité. L’orateur délivre un message bien au-delà des mots. : il est à la fois un regard, une gestuelle et une voix : un corps qui parle. Tous ces éléments participent à l’élaboration du jugement que nous nous forgeons sur lui. Celui-ci porte sur les mots quand vous êtes lu et sur votre personne quand vous êtes entendu. C’est pour cela que l’angoisse de prendre la parole intervient. Sarah Bernhardt répondait ainsi à une jeune actrice lui affirmant qu’elle n’avait n’a pas le trac : « Vous verrez, cela viendra avec le talent. ». Toutefois, ses victimes doivent se rappeler que cette peur est un privilège.
La troisième est une pratique personnelle, car la parole est d’abord une expérience pour soi ; de confiance en soi, d’habitude et de réflexes. Autrement dit, l’écrit plus la vie. Au-delà de l’écriture, sa magie est de permettre de dire une histoire.
En définitive, elle consiste à lire, à savoir écouter autrui et parler peu. Elle se manifeste comme un fruit exprime son jus. Il convient de se presser —avec la douleur que cela implique — afin d’exprimer ce que nous avons à l’intérieur.
Viktor Anastasovski évoque ensuite la récente déclaration de Laurent Fabius, président du Conseil Constitutionnel, affirmant que « L’éloquence a été tuée par les micros et par l’ENA. ». Il demande l’avis de M. Périer sur cette assertion.
Celui-ci considère que la question de l’usage du micro est dérisoire. L’éloquence n’a pas besoin de lui pour s’épanouir. Il relève également que la parole est un attribut de pouvoir considéré, avant tout, comme masculin.

La question de la mixité se pose donc. En Seine-Saint-Denis, sur trente élèves, il n’enseigne qu’à cinq garçons. Cette tendance est durable. Cela revient à penser que, pour ces jeunes filles, l’émancipation, l’ascension sociale et la lutte contre le déterminisme passeraient par la maîtrise de la parole. Il est ravi de cette évolution.
Concernant la question pourtant sur l’ancienne École Nationale d’Administration, il ne se considère pas légitime pour y répondre. La question sous-entend que la parole serait aseptisée et uniformisée par une technocratie. De nos jours, être éloquent consiste, à son sens, à expliquer simplement une question complexe. Le supplément d’âme consiste à savoir partager son savoir afin de convaincre les autres. Il ne suffit pas d’être uniquement bon technicien.
Toutefois, il considère qu’une uniformisation du langage intervient. Elle est aussi bien technocratique que politique. Or, l’État doit aussi convaincre et communiquer. Il pense que l’homogénéisation et l’affadissement de la parole politique sont liés à un phénomène de peur — celle du dérapage — amplifié par les réseaux sociaux. La parole minimale permet de ne pas courir ce risque : soit qu’elle ne fasse que répéter un élément de langage établi préalablement, soit qu’elle soit elle-même frileuse. A priori, un orateur politique se reconnaît au premier coup d’œil, mais est-ce encore le cas aujourd’hui ? Des individualités existent-elles encore ?
Laurent Vibert s’interroge. Dans le domaine de la communication, faut-il imiter ce qui fonctionne où trouver son propre équilibre ?
Pour Bertrand Périer, l’oralité nécessite la rencontre entre une personne et un sujet. Les grands débats de société révèlent les orateurs et créent les grands discours. Il faut savoir trouver sa musique intérieure. Dans les concours d’éloquence, il a appris, non pas à improviser, mais à déclamer les textes qu’il avait rédigé.

Les concours d’éloquence du barreau sont ainsi faits. Marc Bonnant est celui qui lui a fait prendre conscience que la parole n’est pas de la lecture à voix haute. Elle naît de la spontanéité, de la possibilité de réagir au regard et aux mimiques de l’orateur ainsi que sur l’adaptation du propos. Elle repose sur la possibilité d’avoir un échange et un dialogue avec le public qui contribue ainsi à construire le propos. À la suite de son expérience en Seine-Saint-Denis, il s’est rendu compte que la parole n’était pas un acte esthétique, mais politique.
Marie Lesure-Vandamme reprend la parole pour demander si le débat peut être recréé en France sous d’autres formes ?
Bertrand Périer est en est convaincu. Il rappelle qu’aux Etats-Unis, les opinions sont très polarisées par l’utilisation particulière qu’ils font de la liberté d’expression. Sa définition, bien plus large que chez nous, admet des opinions plus extrêmes. La possibilité existe donc, sous réserve de bénéficier de temps, d’expertise et de bonne foi. Il existerait deux formes de débats.

Le premier est celui où les destinataires du débat sont les débatteurs eux-mêmes. Une influence réciproque s’exerce ainsi.
Le second est celui où les destinataires du débat sont les tiers spectateurs. Ici, d’autres règles s’appliquent. Chaque orateur va exprimer des convictions. Il ne s’agit pas de convaincre l’autre mais ceux qui vous regardent. Il cite le cas du débat d’entre deux tours de l’élection présidentielle : une confrontation d’idées où le vrai destinataire est le spectateur.
Il faut bien distinguer conversation et débat car ils ne relèvent pas de la même logique.
Un convive demande à M. Périer s’il peut revenir sur la question du recours au tirage au sort et comment réussir à recréer les conditions du débat.
Pour Bertrand Périer, ce n’est pas rendre service à la démocratie représentative que de la considérer de valeur équivalente à un simple tirage au sort. Cela peut conduire à des un ralentissement le débat démocratique. De surcroît, la mise en musique de ces propositions suppose un encadrement technocratique très fort. Si des conventions citoyennes sont organisée, logiquement, la promesse implicite est de réaliser ce que le peuple aura choisi.
Il veut aussi insister sur l’éducation au débat. À son sens, nous vivons dans une société « en silo » dans laquelle nous débattons toujours avec les mêmes personnes, globalement en accord avec nous. Cela n’a aucun intérêt car, débattre consiste à faire l’expérience de l’altérité : celle de l ’écoute et du respect impliquant de ne pas vivre le désaccord comme une agression. Si les citoyens peuvent s’exprimer, ils doivent aussi savoir écouter et échanger. Cela reste à conquérir.
Il considère que, dès le plus jeune âge, il serait judicieux d’instaurer dans les écoles des moments propices à l’échange d’idées. Débattre est aussi une compétence sociale, au même titre que lire, écrire et compter. Cette faculté permet de considérer que l’autre n’est pas forcément un adversaire. Il convient de vivre ensemble, en s’enrichissant des divergences, tout en étant ferme sur ses convictions. Néanmoins, cet enseignement s’avère compliqué à mettre en place, car instaurer le débat à l’école revient à se lancer dans l’inconnu. Néanmoins, il affirme croire à la possibilité d’organiser un tel débat. Cela contribuerait à faire avancer la démocratie. Il conclut en remerciant l’assistance pour son écoute.
Mamadou Camara remercie chaleureusement Bertrand Périer et les invités pour leur présence.
Il rappelle que le prochain dîner du Cercle 0déon aura lieu le jeudi 16 mars 2023 autour de Vincent Salimon, CEO de BMW France autour de la thématique « Voitures électriques, Environnement et Crise énergétique, quelles perspectives ? »
Crédits photo : Pierre-Marie Achart
Album complet : https://tellementcliche.fr/album/2023-01-19-cercle-odeon/








