Voici un compte-rendu du dîner d’hiver 2022.
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Consulter également le compte-rendu de l’intervention de Christophe Huchet & Nathanaël Jarrassé.
Élisabeth Moreno, ancienne Ministre en charge de l’Egalite entre les Femmes et les Hommes, de la Diversité et de l’Egalite des chances.
D’un parcours méritocratique (cheffe d’entreprise, cadre dirigeante et juge consulaire) complété par 20 années d’engagement associatif, Elisabeth Moreno a été appelée à rejoindre le Gouvernement du Premier Ministre Jean Castex en 2020.

Le président du cercle Odéon, Mamadou Camara, rappelle que cette thématique de l’égalité des chances s’inscrit dans le prolongement de celle du dîner d’hiver 2021 qui s’était tenu en présence de Najat-Vallaud Belkacem : « L’éducation comme arme fatale contre la pauvreté ». Ce faisant, il interroge madame Moreno et sur son actualité et désir connaître sa pensée sur l’état général du pays au 8 décembre 2022.
Elisabeth Moreno souligne que la crise sanitaire a mis à mal l’illusion de contrôle du monde qu’entretiennent les êtres humains. Ce faisant, celle-ci a rappelé certaines valeurs essentielles, notamment celle de l’humilité. Elle s’interroge : peut-être devrions-nous lâcher prise et tout simplement caresser et embrasser l’instant présent ?
Madame Moreno rappelle que la double culture constitue une richesse incroyable et une chance inouïe. Prenant à témoin les invités (nombreux) ayant « quelque chose d’ailleurs » dans leur histoire, elle affirme que « la France, c’est cela. ». En effet, avoir une double culture donne une ouverture sur le monde que beaucoup n’ont pas. À ce titre, elle affirme que les enfants devraient plus voyager. Un proverbe ne dit-il pas que « les voyages forment la jeunesse » ? Ainsi, ils prendraient davantage conscience de leur chance de pouvoir vivre en France.
Pour la ministre, si nous ne décidons ni de notre famille, ni de notre sexe, ni de notre physique ou de notre lieu de naissance, nous choisissons qu’en faire. Elle nous rappelle les mots de Jean-Paul Sartre qui affirmait que « L’important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-même de ce qu’on a fait de nous. ». Bien que pragmatique et adorant l’entreprise, ce monde ne lui suffisait pas. Elle trouvait qu’il y manquait une part d’humanité. Elle voulait se sentir utile, quitte à en payer le prix. Il s’agit d’une des raisons pour lesquelles elle accepta la mission que lui confia le Premier ministre.
À son sens, l’égalité n’existe pas, mais elle constitue probablement un des plus beaux idéaux. En la mettant au cœur des principes républicains, notre Patrie des droits de l’Homme s’oblige. Nous devrions tous nous battre pour que ce principe devienne réalité.
Monsieur Camara définit l’instruction comme la transmission des connaissances et du savoir.
Il considère également que l’éducation relève avant tout du milieu social, autrement dit du savoir-être et du savoir-faire utile à la société. Il rappelle, qu’en 1932, le gouvernement d’Édouard Herriot rebaptise le « ministère de l’Instruction publique » en « ministère de l’Éducation nationale ». Il demande donc si ce glissement sémantique a été un vecteur d’égalité des chances et si le rôle de l’école est celui d’éduquer nos enfants. Si la réponse à la dernière question est affirmative, peut-on considérer avoir échoué quelque part ?

Madame Moreno considère qu’il ne faut pas diviser davantage. Il est dit en Afrique « qu’il faut tout un village pour élever un enfant. ». Ce monde de sciences, de mathématiques et de technologies est devenu trop complexe pour que les parents, ou l’école, puissent seuls, réussir cette tâche. L’enfant devrait être éduqué par l’ensemble de la société. Les environnements scolaire et familial ne doivent pas être opposés, mais unis, afin de combiner l’instruction et l’éducation. Remerciant Laetitia Avia pour son remarquable travail sur la haine en ligne, la ministre met en garde contre les dangers des réseaux sociaux et le formatage qu’ils peuvent entraîner.
Considérant ensuite la méritocratie française, M. Camara se demande ensuite s’il n’est pas vain d’affirmer l’égalité des chances face à des personnes qui n’ont pas eu la chance de naître dans les « bonnes familles ».
Elisabeth Moreno considère que notre pays est corseté par beaucoup de codes, de règles et de structures. Le déterminisme social « a la dent dure ». Ainsi, même s’ils réussissent dans le secondaire, la moitié des enfants d’ouvriers n’ont pas l’intention de faire des études supérieures. Elle souligne que des études récentes mettent en exergue qu’un enfant né dans une famille défavorisée possède moitié moins de mots que celui né dans une famille aisée. Outre l’inégalité à l’embauche qu’il entraîne, cet appauvrissement empêche l’individu d’exprimer pleinement ce qu’il ressent. Pourtant, le langage est « la chose la plus belle qui a été donnée à l’humain. ».

Elle livre une anecdote à l’assistance. Au sein de son Master in Business Administration (MBA), des étudiants français, pourtant brillants, n’ont pas été perçus ainsi à cause de l’insuffisance de leur vocabulaire en langue anglaise. Outre la honte qu’elle engendre chez ceux qui en sont victimes, cette insuffisance prive le pays de vrais talents. Ainsi, user d’un vocabulaire châtié, en ne commettant aucune faute orthographique ni grammaticale, n’est pas toujours synonyme d’intelligence.
S’appuyant sur son expérience politique, elle dénonce des « artifices » sur lesquels nous ne saurions exclusivement nous fonder pour juger d’une valeur humaine.
De fait, une partie de la population développe un syndrome de l’imposteur. En effet, dans certaines zones défavorisées, le taux de chômage peut monter à 25%, voire 40% (le taux national étant de 7%). Quand l’espoir a disparu, nous n‘avons plus rien à perdre. Elle pense donc que l’ascenseur social est rouillé dans notre pays et que le mot de méritocratie est, d’abord, utilisé par ceux qui ont déjà réussi. Pourtant, nous avons besoin de toutes les intelligences.
Aziza ABBASSI demande quels seraient les leviers à privilégier pour accélérer cette marche vers l’égalité.
Prenant l’exemple des objectifs de développements durables (ODD), Madame Moreno pense que l’être humain ne peut se décider, sans contrainte, à faire certaines choses, même cruciales. Il en est notamment ainsi en matière de lutte contre la discrimination. Selon elle, dans cette pièce, chacun a déjà discriminé, car chacun a ses préjugés. Elle veut que tous s’en souviennent. S’appuyant sur son expérience de travail dans des milieux professionnels à dominante masculine, elle considère que cette société patriarcale pèse terriblement sur les épaules des femmes, mais également sur celles des hommes. Tout cela est le fruit d’une éducation qui entraîne un conditionnement.
Celui-ci permet de considérer l’être humain comme devant être performant dans le monde économique et parfois d’assimiler la femme à un objet.
Par conséquent, en 2022, un changement culturel et civilisationnel est nécessaire. Collectif, il doit passer par l’éducation et une plus grande sensibilisation à ces problématiques. Elle considère que le quinquennat du président Macron a fait évoluer les choses dans le bon sens en votant six lois : quatre pour protéger les femmes des violences et deux pour leur permettre de bénéficier d’une émancipation économique et professionnelle digne de ce nom. Elle invite les hommes présents dans la salle à s’interroger sur cette situation.

Constatant que la plupart des bacheliers ne répondent aux exigences académiques de l’enseignement supérieur, Viktor Anastasovski demande si, eu égard à l’évolution de son taux de réussite, le baccalauréat n’est pas un vecteur d’inégalité puisqu’il ne ferait que reporter une sélection qui s’effectuera finalement à l’université.
La ministre pense que la France, pays de premier plan, considère que ses élites doivent être formées dans les grandes écoles. Or, à son sens, si plusieurs intelligences existent, le système actuel ne prend en compte qu’une seule de celles-ci. Au-delà du baccalauréat, la vraie problématique du pays est que nos enfants ne savent plus exprimer leurs idées et écrire correctement. La compétition est pourtant mondiale. Malgré la reconnaissance de l’excellence académique française, nous aurions privilégié la quantité à la qualité. Les métiers manuels ne devraient pas être déconsidérés. Il convient donc de former différemment et de revaloriser le métier de professeur. Le système date de soixante ans et n’est plus adapté, notamment aux besoins des entreprises. L’enfant ne sait plus appréhender pleinement la complexité du monde et l’employeur est contraint de continuer à le former à la sortie de ses études. Elle préconise de mener une réflexion collective sur l’éducation des enfants qui associerait parents, entreprises et experts.
Avant de laisser la parole à la salle, le président Camara s’enquiert de l’égalité entre femmes et hommes dans le milieu professionnel. Il demande également si, madame la ministre, a un retour d’expérience concernant la loi du 24 décembre 2021, dite loi « Rixain » (https://www.vie-publique.fr/loi/278858-parite-loi-rixain-24-dec-2021-egalite-professionnelle-femmes-hommes). Cette loi vise à accélérer la participation des femmes à la vie économique et professionnelle.
Madame Moreno rappelle qu’il est beaucoup trop tôt pour en considérer les effets. Selon elle, du fait de la défiance envers les politiques, le monde de l’entreprise est le « dernier lieu du collectif qui a la possibilité de mettre en œuvre les changements sociétaux souhaitables et nécessaires. » Sa volonté est de créer des ponts entre le monde politique et la société civile. Sur ce point, elle souligne l’infime nombre de femmes dirigeant une grande entreprise, du CAC 40. Cette loi contribue à faire évoluer les mentalités. Elle encourage notamment les jeunes filles à se diriger vers des filières ayant une composante scientifique, mathématique, ingénierie ou technologique de manière à pouvoir embrasser les opportunités et participer aux transformations futures.
Un invité demande à madame la Ministre si nous évoquons autant l’égalité des chances afin de moins parler de l’égalité des droits.
La ministre évoque l’article 1 de la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen de 1789 « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. ». Pour elle, l’égalité des droits est acquise dans notre pays mais son application ne fonctionne plus correctement. À son sens, si la notion d’égalité des chances est difficile à rendre réelle et concrète, il convient dans notre État de droit de tous se mobiliser pour que l’ensemble de la Société française ait accès aux mêmes droits dans l’application au quotidien.
Une invitée intervient ensuite afin d’apporter son témoignage. Elle souligne que, face à l’adversité, elle défendra jusqu’à sa mort sa liberté de parole et d’action.
Elisabeth Moreno voudrait davantage mettre à l’honneur des modèles positifs, méritants et inspirants.
Elle déplore que les médias — dans un pur souci mercantiliste — mettent essentiellement en avant ceux qui cassent, volent et brûlent. Il y a beaucoup d’autres réalités et la majorité de cette population aspire à vivre en paix, à s’intégrer et à réussir.

Elle regrette également que les Français soient aussi durs et critiques à l’égard de notre pays, car « nous ne devrions pas arroser une fleur avec de l’acide. »
Une invitée ayant fait l’objet de discriminations, déplore que son environnement professionnel la renvoie à sa condition de femme. Elle veut être singularisée par son travail et non par cette dernière.
À ce titre, madame Moreno revient sur un épisode de sa vie politique. Elle dénonce les critiques dont elle a fait l’objet quand elle affirmait que les femmes, lorsqu’elles gravissent les échelons sociaux, sont moins victimes de leur condition puisque que prenant davantage confiance en elles. Pour elle, sa phrase a été interprétée et décontextualisée. Cela démontre une crispation dans la société. Avancer dans la vie afin de s’élever permettrait d’avoir davantage confiance en soi.
Avançant ses qualités de femme, d’épouse, de dirigeante et de présidente d’association, une invitée pense avoir déjoué le déterminisme social. Elle demande à la ministre si son parcours constitue l’exception qui confirme la règle ou celui qui montre que cela est possible.
La ministre choisit la seconde proposition. Rappelant, qu’à l’instar de la leur, il existe une multitude d’histoires de ce type. Elle souligne être fascinée par la manière dont l’exclusion — pratiquée dans toutes les sphères sociales — convainc ses victimes, des personnes dans des situations comme celles évoquées plus haut de leur inexistence. Ces parcours constituent pourtant des « histoires d’Humanité » qui doivent être valorisés afin d’inspirer le plus grand nombre.
Elisabeth Moreno remercie encore une fois, chacun et chacune, pour leur attention et leurs questions. Elle souhaite, par anticipation, aux convives, une excellente année 2023. Elle rappelle qu’en ces temps extrêmement troublés, l’humain a besoin de considération, de respect et de dignité.
Sa conclusion est que, « si nous ne saurions changer le monde et résoudre tous les défis auxquels nous sommes confrontés, nous avons chacune et chacun le pouvoir de faire notre part et d’agir pour changer positivement notre environnement respectif »
Après avoir donné des détails sur le prochain dîner qui se tiendra le 19 janvier 2023, au Cercle de l’Union Interalliée, et du 16 mars 2023 au Sénat, le président Camara clôt cette soirée.
Retrouvez également le compte-rendu de l’intervention de Christophe Huchet et Nathanaël Jarrassé
Crédit photos : Ida Morin (2,5,6) et Pierre-Marie Achart (1,3,4)


